On m'a volé mon Internet.
Chat Control, interdiction des réseaux sociaux aux mineurs de moins de 15 ans... Ces dernières semaines, de nouveaux projets de lois, de directives européennes, ont agité le débat public à propos du respect de la vie privée en ligne. Ces réglementations s'ajoutent à une longue série d'encadrements mis en oeuvre à l'échelle internationale pour surveiller, scruter, identifier, tout ce qui transite via le réseau Internet.
Évidemment, on vous donnera toujours des raisons de croire aux bonnes intentions des législateurs : lutte contre la pédocriminalité, contre le terrorisme, etc. Aucune personne un tant soit peu censée sera contre le fait de lutter contre la pédocriminalité ou le terrorisme. Mais au vu des lois et scandales qui ont agité Internet ces deux dernières décénnies, il est légitime – et je pense nécessaire – d'interroger le bien-fondé de ces bonnes intentions.
Mais vous savez quoi ? Je vais être sympa, on va aller droit au but : c'est de la connerie. Depuis plus de 20 ans, l'étau se resserre sur les communautés numériques : il me serait difficile de vous faire un résumé exhaustif de toutes les lois qui ont eu pour but d'encadrer le réseau. Elles sont trop nombreuses. Mais je pense que quiconque me lit se souvient un minimum des scandales révélés par Edward Snowden sur les captations massives de nos activités en ligne par les services de renseignements états-uniens. Aux lois visant à réprimer le téléchargement illégal, ouvrant la voie au contrôle toujours plus strict de nos connexions. Le scandale Facebook-Cambridge Analytica à partir de 2004. La loi dite “renseignement” de 2015, qui permet notamment l'installation de “boîtes noires” chez les opérateurs de télécommunications, etc.
La liste est longue. Bien sûr, je ne suis pas libertarienne, j'estime qu'on ne peut pas envisager un réseau Internet non-régulé. Mais tout est question de choix politiques : dès lors qu'on privilégie la surveillance de tous au détriment d'un accès effectif aux droits et libertés numériques, on bascule dans l'inacceptable. Réguler correctement Internet, c'est permettre à chacun-e de s'y épanouir à travers ce que la promesse initiale voulait nous transmettre : l'accès à une bibliothèque sans murs, à un partage de connaissances et d'informations essentielles et souvent peu connues, et à d'autres connexions humaines. Une gigantesque expérimentation qui ne se voulait pas déconnecté du monde “réel” mais bien engouffré au coeur de celui-ci : un lieu virtuel où toutes les alternatives pouvaient s'envisager. Un lieu qui, pour reprendre les termes de John Perry Barlow dans sa fameuse déclaration d'indépendance du cyberespace (1996) :
“[créera] une civilisation de l’esprit dans le cyberespace. Puisse-t-elle être plus humaine et plus juste que le monde que vos gouvernements ont créé.*
Cet espace-monde où tout semblait envisageable, je me suis rendue compte qu'on me l'a volé. Qu'on nous l'a volé : les gouvernements capitalistes, les entreprises, les réactionnaires de tous styles. Ils nous haïssent parce que nous ne voulons pas nous taire, dans la rue, en ligne, partout. Alors, ils chercheront toujours à nous baillonner.
Je suis née à la fin des années 90. Mon grand-père paternel, informaticien, a voulu m'initier à l'usage de l'informatique dès mon plus jeune âge. Je me souviens d'une vidéo de moi quand j'avais 2 ans, à taper sur le clavier d'un ordinateur, devant le mode sans échec de Windows 98. Ma mère, de son côté, a eu un ordinateur personnel quand j'étais très jeune, accompagné de ce que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître : un modem 56k et sa musique affreuse, le pop-up Wanadoo qui nous indiquait combien de temps de connexion il nous restait de disponible (l'Internet illimité arrivera plus tard). J'ai passé beaucoup de temps sur Internet, assez jeune, j'ai notamment connu les blogs et les forums. Je ne dis pas ça par nostalgie, bien sûr, mais pour poser un contexte.
J'ai vu arriver Youtube, puis le “réseau social”. Cela m'a toujours semblé bizarre, d'ailleurs, étant donné que pour moi, Internet était déjà une multitude de réseaux sociaux interconnectés. Pourquoi en rajouter une couche et en faire un élément spécifique d'Internet, comme si le reste ne l'était pas, social ? Et tout le monde s'y est mis, moi compris : on a créé des comptes Facebook, Twitter... Des mastodontes qui ont depuis pris la place qu'on connait. Google n'était plus un simple moteur de recherche mais une véritable machine qui aspirait tout sur son passage, et qui ne s'était jamais rassasié. On a pu rire de ses échecs (comme Google+), mais c'est malgré devenu un indispensable. Ces outils-là, ces “réseaux sociaux”, ont inventé leurs propres règles, ont volé des protocoles ouverts – profitant de leur statut de commun numérique – pour se les accaparer, ont créé des nouvelles normes, un marché, ont nourri leurs admirateurs de nouveaux gadgets, ne laissant plus qu'aux tenants d'un désormais “vieil” internet ouvert que des stigmates et des espoirs déchus. Ils et elles ont été caricaturées : la bonne marche du monde vaut bien quelques artifices. “Aller sur Internet” était devenu “Aller sur Facebook/Youtube/Twitter”, et la bibliothèque géante s'est peu à peu parée de murs.
Aux volontés gouvernementales de réduire au strict minimum la liberté d'expression, de navigation, la production de communs numériques, se sont rajoutées d'autres verrous, commerciaux cette fois-ci. Un braquage à l'échelle mondiale, qui a été observé et salué sous les applaudissements. Comme la victoire majeur d'un nouveau monde où “il n'y a pas d'alternatives”.
Reste ainsi, à moi et à tant d'autres, un sentiment de vide, une colère qui ne se ravale pas : on nous a volé un monde que nous avons mis des années et des années à construire. L'avénement de l'IA vient en quelque sorte achever ce processus : plus besoin de liens hypertextes, les grandes plateformes, leurs “résumés” d'informations, s'occupent de tout. Les “GAFAM” et ceux qui les soutiennent activement ont coupé tous les fils de la toile immense que nous avons pu bâtir avec nos petites pattes. Si nous n'avons plus besoin de naviguer de sites en sites pour trouver une information, nous remettons toutes les possibilités de connaissances entre les mains de ces grandes entreprises qui, avec leurs algorithmes, décident déjà de à quoi nous pouvons avoir accès ou non. L'Internet moderne est régulé par le capitalisme total qui a édicté ses règles, soutenu par des gouvernements du monde entier qui ont, eux aussi, tout intérêt à serrer la vis. Un peuple qui échange derrière les regards de ceux qui les gouvernent, ça n'est pas bon pour les affaires.
Face à ce constat, on pourrait choisir de se dire que finalement, ce n'est pas si important, qu'Internet n'est qu'un jouet sans être une priorité, omettant la place que ce réseau a pris dans nos vies, dans nos mains et nos yeux quotidiens. On peut se dire qu'avant de sauver l'Internet libre et ouvert, il faut mobiliser nos forces pour libérer le monde dans sa globalité. Mais pour moi, ces différents objectifs marchent ensemble.
Les possibilités d'expérimentation et d'échanges offerts par l'Internet libre et ouvert, c'est le terreau d'une conscience révolutionnaire. C'est aussi un lieu d'organisation : et on le voit aujourd'hui, les outils que nous utilisons encadrent dans les moindres détails nos capacités d'engagements et de réflexions collectives, que ça soit d'organiser une réunion via Telegram ou d'ouvrir une discussion sur Twitter/X. Il ne s'agit pas seulement d'aller dire au monde : “préférez Signal à Whatsapp pour discuter”, même si c'est important. Ce n'est pas juste une question d'outils. C'est également un enjeu de production global. Il est temps de reprendre le pouvoir partout où c'est possible pour reprendre ce qu'on nous a volé. Et Internet peut être un point d'ancrage de cette nécéssité internationale. Reprendre Internet aux gouvernements et aux capitalistes du monde entier, c'est reprendre un peu de nos vies, et c'est construire la suite, sous toutes ses formes.
Tout l'intérêt, pour moi, de ce petit blog, et de ce qui veut bien le décrire : internet, politiques, et alternatives. Tout est là-dedans. Pour me défaire moi-même des schémas numériques privés actuels, je tente de me relancer dans cette aventure du blog. Pour m'autoriser à penser un peu mieux, et réaffirmer l'importance des communs, numériques ou non, qu'il nous reste à reprendre, et à inventer. Je ne sais pas jusqu'où j'irais avec ça, mais j'espère arriver à le faire longtemps.
@+
Louise